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Crise alimentaire en Haïti : renforcer la résilience des agriculteurs pour sauvegarder la production nationale

Entre crise chronique et héritages violents, Haïti traverse aujourd’hui une crise d’une ampleur inédite, marquée par une instabilité politique persistante, une montée vertigineuse de la violence armée — notamment liée aux gangs —, et une insécurité alimentaire à des niveaux alarmants.

Il est important de rappeler que cette dynamique de violence n’est pas nouvelle. L’histoire du banditisme organisé en Haïti remonte notamment à l’époque des Tontons Macoutes, une milice paramilitaire mise en place sous le régime de François Duvalier. Ce groupe était connu pour sa répression brutale de l’opposition et sa loyauté au pouvoir en place. Après la chute de la dictature, les Macoutes disparaissent officiellement de la scène, mais une partie de leurs membres refait surface à l’occasion du coup d’État militaire de 1991, qui renverse le président élu Jean-Bertrand Aristide.

Ce contexte post-coup d’État voit émerger le FRAPH (Front Révolutionnaire Armé pour le Progrès d’Haïti), une organisation paramilitaire fondée par Emmanuel « Toto » Constant et Louis-Jodel Chamblain. Ce groupe s’est illustré par des campagnes de violences ciblées contre les sympathisants d’Aristide, dans un climat de grande impunité.

Le retour à l’ordre constitutionnel, avec la remise en fonction d’Aristide le 15 octobre 1994, a permis de démanteler officiellement le FRAPH. Toutefois, aucun processus de désarmement structuré n’a été mis en place pour les miliciens de base, ni pour les anciens soldats de l’armée dissoute. Livrés à eux-mêmes, ces hommes, souvent jeunes, formés à la violence mais exclus des circuits économiques, sont restés dans les rues, frustrés, armés, et disponibles pour de nouveaux usages violents.

Certains d’entre eux se sont ensuite radicalisés en rejoignant les Chimères, groupes militants pro-Aristide, qui ont progressivement évolué vers des formes d’action plus violentes, notamment avec l’émergence du RPK (Rat Pa Kaka). Après le départ d’Aristide en 2004, une frange des RPK se transforme en acteurs violents autonomes, proposant leurs services à des groupes politiques ou à des intérêts privés. Ce sont ces groupes – ou leurs héritiers – qui ont ensuite soutenu divers candidats lors des cycles électoraux entre 2011 et 2017.

De 2017 à 2021, on observe en Haïti une évolution marquée de ces individus vers des bandes structurées en gangs armés. Un moment clé de cette montée en puissance est l’épisode de « Peyi lòk » (septembre à novembre 2019), qui a contribué à renforcer leur influence et leur pouvoir d’action.

Dans un contexte de tensions extrêmes entre la population, les manifestants et les forces de l’ordre, les gangs ont profité de la confusion pour attaquer et piller plusieurs commissariats, emportant avec eux du matériel de la police : armes, munitions, uniformes, etc. Cette dynamique a considérablement accru leurs capacités opérationnelles. Le pire restait pourtant à venir, jusqu’à l’assassinat du président Jovenel Moïse en juillet 2021.

Depuis cet événement, le pays est plongé dans un vide institutionnel profond, favorisant l’expansion rapide des groupes armés ou gangs. Entre juillet 2024 et février 2025, on dénombre au moins 4 239 personnes tuées et 1 356 blessées, dont plus de 90 % par armes à feu.

Aujourd’hui, les gangs contrôlent entre 80 et 85 % de Port-au-Prince et de ses environs, paralysant l’accès aux infrastructures essentielles et aux services vitaux, notamment en matière de santé, d’éducation, de mobilité et de sécurité alimentaire.

Contexte agricole et alimentaire

L’insécurité généralisée évoquée plus haut a des conséquences dramatiques sur la sécurité alimentaire de la population, ainsi que sur les pratiques agricoles en Haïti. Les agriculteurs font face à de multiples formes de violence, d’extorsion et d’intimidation de la part des groupes armés. Nombreux sont ceux qui sont contraints d’abandonner leurs terres ou de verser des « taxes » illégales pour continuer à cultiver, ce qui entraîne une baisse significative de la production locale.

Par ailleurs, les blocages routiers, l’insécurité des axes de transport et la multiplication des zones de non-droit entravent les circuits d’approvisionnement. Les marchés sont de plus en plus difficiles d’accès, provoquant une raréfaction des denrées alimentaires et une hausse des prix, qui affecte gravement les ménages les plus vulnérables.

À cette situation s’ajoutent des facteurs structurels aggravants : la dégradation continue des terres agricoles, l’érosion des sols, l’accès limité aux intrants, ainsi que l’impact croissant des aléas climatiques (sécheresses, inondations, cyclones). Ensemble, ces éléments fragilisent durablement la souveraineté alimentaire du pays.

Face à cette crise multidimensionnelle, aucun dispositif structurant de soutien aux agriculteurs — ni en termes de protection, ni en termes d’appui technique ou social — n’est actuellement mis en œuvre à une échelle suffisante. Le secteur agricole est ainsi laissé dans un état de déshérence, compromettant gravement la disponibilité alimentaire nationale.

Selon un article publié par le Programme Alimentaire Mondial (PAM) le 30 septembre 2024, plus de 5,4 millions de personnes en Haïti souffraient alors d’insécurité alimentaire. Aujourd’hui, ce chiffre dépasserait les 6 millions, traduisant une aggravation continue de la situation humanitaire.

Les pièges de l’insécurité et de la crise alimentaire

Depuis le dernier épisode de « Peyi lòk » (septembre à novembre 2019), Haïti s’enfonce dans un tunnel d’insécurité alimentaire. En début d’année 2019, 2,6 millions d’Haïtiens étaient en situation d’insécurité alimentaire. Après cette période de paralysie nationale, ce chiffre est passé à plus de 3,67 millions de personnes.

La crise liée à la COVID-19 est venue aggraver la situation. À un moment où le pays venait de traverser trois mois d’asphyxie économique fin 2019, plusieurs pays producteurs — principaux fournisseurs alimentaires d’Haïti — ont été contraints de garder leurs stocks pour faire face à leurs propres risques de pénurie, alors que le monde entier était à l’arrêt. Ainsi, la pandémie a provoqué une aggravation de l’insécurité alimentaire, faisant passer le nombre de personnes touchées à 4,1 millions (OCHA, 2020).

Ce chiffre est resté relativement stable jusqu’au premier semestre 2021, mais l’analyse IPC de l’insécurité alimentaire aiguë, publiée en novembre 2022, révèle une détérioration significative, avec 4,7 millions de personnes concernées (IPC, 2022).

Les attaques violentes des groupes armés, en forte intensification depuis 2023, plongent des dizaines de milliers de personnes dans des conditions de grande précarité. L’État haïtien perd progressivement le contrôle de certains quartiers et même de communes entières, favorisant des déplacements forcés vers d’autres zones jugées plus sûres.

Portés par une résilience remarquable, de nombreux déplacés internes s’installent dans des sites ou camps de fortune, souvent surpeuplés et insalubres. Ces familles, fortement traumatisées et ayant perdu leurs revenus et moyens de subsistance, éprouvent de grandes difficultés à se nourrir, dans un contexte de flambée des prix des produits de première nécessité.

À noter qu’en 2024, l’inflation alimentaire avoisinait les 40 %, et que les pénuries de produits de base — comme le maïs — ont entraîné une hausse marquée des prix sur les marchés locaux. Ces personnes déplacées internes (PDI) font désormais face à une misère extrême, des situations de faim chronique, et à des niveaux critiques de malnutrition aiguë, témoignant d’une insécurité alimentaire catastrophique.

Entre 2022 et 2024, le nombre de personnes en situation d’urgence alimentaire n’a cessé d’augmenter. Selon un article publié sur le site de la FAO le 30 septembre 2024, ce sont désormais 5,4 millions d’Haïtiens qui vivent dans une insécurité alimentaire sévère. Cette situation s’explique en partie par l’impact du banditisme armé sur la production et l’accès à l’agriculture dans le pays.

Les agriculteurs haïtiens, seuls face au banditisme armé

Un rapport publié par Mercy Corps Haïti en décembre 2024 met en lumière l’impact significatif de la violence des gangs sur les systèmes alimentaires haïtiens. Parmi les principaux effets délétères identifiés figurent :

  • le contrôle des voies d’approvisionnement vitales par les groupes armés,
  • la perturbation des systèmes de production agricole,
  • et la désorganisation des réseaux de distribution alimentaire à l’échelle nationale.

Les cultivateurs établis dans des zones sous influence de groupes armés subissent des actes répétés d’intimidation. Ils sont régulièrement confrontés à des menaces, ainsi qu’à des conflits fonciers persistants, les contraignant à abandonner massivement leurs terres et leurs champs — parfois même au moment des récoltes.

L’accès aux intrants agricoles essentiels (semences, engrais, équipements) devient de plus en plus difficile, du fait de la désorganisation des circuits logistiques, de l’insécurité, et de l’augmentation constante des coûts.

En conséquence, de vastes superficies de terres cultivables restent aujourd’hui en jachère, faute de conditions sécuritaires et techniques favorables à leur exploitation. Cette situation compromet sérieusement l’approvisionnement des marchés en denrées locales, tout en sapant les fondements économiques des communautés rurales.

La sécurité alimentaire nationale s’en trouve directement menacée. La région de l’Artibonite, traditionnellement considérée comme l’un des principaux bassins agricoles du pays, est particulièrement touchée par la pression exercée par des groupes comme le gang de Savien. Les agriculteurs y sont soumis à des extorsions régulières, les forçant à abandonner leurs terres.

Privés d’accès à la terre et aux marchés, de nombreux agriculteurs ne parviennent plus à subvenir à leurs besoins. Une partie d’entre eux rejoint les rangs des personnes déplacées internes (PDI), ce qui exerce une pression supplémentaire sur les communautés hôtes, souvent elles-mêmes en situation de grande précarité.

Cette dynamique contribue à une baisse notable des activités agricoles, entraînant une réduction marquée de la production alimentaire locale. Il en résulte une pénurie croissante de produits agricoles haïtiens, accentuant encore davantage la dépendance du pays aux importations dans un contexte d’insécurité généralisée.

Pratiquer l’agriculture sous la menace des gangs

Il est impératif de freiner l’abandon massif des terres agricoles et le déclin de la production agricole en Haïti. Si cette tendance se poursuit, elle risque de compromettre durablement la capacité du pays à produire localement des denrées alimentaires, accentuant ainsi sa dépendance aux importations et aggravant l’insécurité alimentaire.

Pour faire face à cette crise, une approche multidimensionnelle est nécessaire. Elle doit s’attaquer à la fois aux menaces sécuritaires immédiates qui pèsent sur les agriculteurs, et aux faiblesses structurelles des infrastructures et de la gouvernance du secteur agricole. Cela implique notamment la mise en œuvre de politiques agricoles adaptées, incluant :

  • la protection des droits fonciers,
  • la distribution ou subvention d’intrants agricoles (notamment de semences à cycle court),
  • l’attribution de terres cultivables aux agriculteurs déplacés,
  • et l’amélioration des infrastructures agricoles, encore très limitées dans plusieurs régions.

Dans cette perspective, les acteurs et décideurs haïtiens gagneraient à s’inspirer des initiatives mises en œuvre dans d’autres contextes de conflits armés, ayant permis de maintenir, voire relancer, la production agricole. A titre d’exemple inspirant :

  • Soudan du Sud : en pleine guerre civile depuis 2013, le pays a misé sur l’agriculture de survie. La FAO y distribue des kits agricoles d’urgence (semences, outils, engrais) dans les communautés d’accueil et forme les populations à la culture rapide pour assurer une reprise minimale de la production alimentaire (FAO, 2023).
  • Syrie : pour contourner l’insécurité des campagnes, le pays a développé l’agriculture urbaine dans les villes assiégées (ex. : Alep, Damas), avec des potagers sur les toits et dans les sous-sols, et la pratique de l’agriculture hors-sol (hydroponie, culture en bacs).
  • Nord-Est du Nigéria : confronté aux attaques du groupe armé Boko Haram, les autorités ont instauré des zones agricoles protégées par les forces de sécurité locales dans l’État de Borno. Elles ont aussi promu l’usage de cultures à cycle court et mis en place des programmes agricoles pour les déplacés internes.
  • République Centrafricaine : dans un contexte de violences intercommunautaires, le pays a instauré un système d’ »agriculture sous protection communautaire », avec auto-défense locale pour sécuriser les récoltes, des marchés protégés, et un partage des terres avec les déplacés.
  • RDC (Ituri, Nord-Kivu) : sous la menace constante des milices depuis 1998, des réseaux de femmes agricultrices déplacées, soutenus par des ONG, ont relancé la production via des cultures itinérantes et mobiles (sacs, bacs, toits), appuyées par des systèmes d’alerte locale.
  • Colombie : après des décennies de conflit armé, le pays a su relancer son agriculture en créant des zones rurales protégées, et en mettant en place des programmes de réinsertion agricole à destination des ex-combattants et déplacés.

Ces expériences peuvent inspirer les acteurs et décideurs haïtiens à remettre en culture les hectares laissés en friche à cause des activités des gangs. Il devient crucial de rendre accessibles les intrants agricoles (semences, engrais, équipements) et de renforcer la production des principales cultures vivrières du pays, notamment le riz, le maïs et les haricots.

Prise de décision et mise en perspectives

La violence croissante des gangs et les déplacements des agriculteurs ont causé un déclin inédit de l’agriculture en Haïti. De plus, les groupes armés contrôlent de nombreuses routes commerciales, imposant des péages ou bloquant le transport des marchandises. Cela réduit la disponibilité de nourriture dans les villes et déstabilise les économies rurales, dépendant principalement des agriculteurs. Dans un pays où l’agriculture repose sur de petits exploitants aux ressources limitées, ces perturbations rendent l’adaptation difficile pour les agriculteurs.

Les terres agricoles de l’Artibonite, de la plaine du Cul-de-Sac et d’autres régions montrent les effets dévastateurs de la violence des gangs, qui perturbe la production alimentaire, fait grimper les prix et aggrave la pauvreté. Si rien n’est fait, le secteur agricole continuera de se dégrader, menaçant la sécurité alimentaire et l’avenir économique du pays.

Pour éviter une catastrophe humanitaire, il est essentiel que les acteurs concernés agissent rapidement et ensemble pour trouver des solutions. Ces actions doivent viser à restaurer la sécurité, stabiliser les chaînes d’approvisionnement alimentaire et soutenir les populations vulnérables.

Les réponses doivent être sociales et politiques. Il est important de s’appuyer sur les forces locales, comme les coopératives alimentaires, pour atténuer les impacts des gangs. Il ne faut pas non plus négliger l’importance des réseaux informels, qui, malgré l’insécurité, peuvent aider les décideurs à prendre des décisions plus éclairées.

Une coopération étroite entre les communautés locales, le gouvernement et les organisations internationales est cruciale. Elle permettra non seulement de lutter contre la violence des gangs et ses effets sur l’agriculture, mais aussi de préserver la sécurité alimentaire de millions d’Haïtiens. Dans ce contexte, l’État doit profiter du don de 50 millions de dollars, approuvé le 21 avril 2025 et signé le 25 avril à Washington, D.C., accordé par la Banque mondiale pour promouvoir une agriculture durable, notamment dans les Nippes et la Région des Palmes, selon une approche environnementale multisectorielle. Ce financement représente une occasion de lancer un processus vers une sécurité alimentaire durable, en renforçant les communautés locales, la résilience climatique et la protection de l’environnement.

Pour aller plus loin

Rapport de situation, OCHA, mis à jour le 1er octobre 2019 via CLIO/START NETWORK, https://cliohaiti.net/wp-content/uploads/2021/05/CLIO-START-NETWORK-Rapport-situation-Securite-alimentaire-20191226.pdf

Haïti Secteur Sécurité Alimentaire : Situation de la réponse à l’insécurité alimentaire (Janvier-septembre 2020) https://reliefweb.int/report/haiti/haiti-secteur-s-curit-alimentaire-situation-de-la-r-ponse-l-ins-curit-alimentaire

Systèmes alimentaires : écosystème alimentaire réunissant la production, la transformation et la distribution des aliments.

Food Scarcity in Haiti Since the Assasination of President Jovenel Moïse https://www.darehumanity.org/post/food-scarcity-in-haiti-since-the-assasination-of-president-jovenel-mo%C3%AFse  

Conseil de sécurité : face à la violence des gangs en Haïti, les appels à transformer la Mission multinationale d’appui à la sécurité en mission de paix de l’ONU se font plus insistants https://press.un.org/fr/2025/cs15973.doc.htm   

Comment Haïti est passé sous le contrôle de gangs, en infographies

https://www.lemonde.fr/international/article/2024/03/13/comment-haiti-est-passe-sous-la-coupe-des-gangs-en-infographies_6221846_3210.html

Haiti HNRP 2025 https://humanitarianaction.info/plan/1257/article/haiti-hnrp-2025  

Haïti face à la crise agricole : quand l’insécurité menace la survie des paysans

https://vantbefinfo.com/haiti-face-a-la-crise-agricole-quand-linsecurite-menace-la-survie-des-paysans

La faim en Haïti atteint un niveau historique : un Haïtien sur deux souffre désormais de faim aiguë

https://fr.wfp.org/communiques-de-presse/la-faim-en-haiti-atteint-un-niveau-historique-un-haitien-sur-deux-souffre

La crise alimentaire en Haïti nécessite des solutions à long terme

https://blogs.worldbank.org/fr/latinamerica/haiti-food-crisis-needs-long-term-solutions

Signature d’un don de 50 millions de dollars entre la Banque Mondiale et le Ministère de l’Economie et des Finances https://mail.mef.gouv.ht/signature-dun-don-de-50-millions-de-dollars-entre-la-banque-mondiale-et-le-ministere-de-leconomie-et-des-finances

Par

Wilsonn LABOSSIERE

Enseignant-chercheur à l’Université Sorbonne Paris Nord

Dr en Sciences de Gestion, Expert en agrobusines

labowilson@hotmail.com

https://www.linkedin.com/in/wilsonnlabossiere

https://www.wilsonn-labossiere.com

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